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Le concept d'amour en psychothérapie

25/01/2019

De manière générale, si la plupart d’entre nous s’entendent pour dire que l’amour participe de notre pratique, nous avons vite fait de contourner le sujet en ajoutant aussitôt « mais ça ne suffit pas ». Nous avons raison, bien sûr. Cependant, notre tendance spontanée à éluder la question témoigne peut-être aussi de notre crainte qu’en donnant trop d’importance à ce thème, nous perdions un peu de notre crédibilité, nous associant à un certain courant « nouvel âge » qui se contenterait d’un sirop dilué, à saveur d’ondes positives et de bons sentiments, en lieu et place d’une approche psychothérapeutique digne de ce nom. En d’autres termes, l’amour, ce n’est pas sérieux ! Curieux paradoxe pour des personnes qui exercent une profession fondée sur l’humanité et la primauté de la relation.

 

2Nous sommes aussi confrontés à l’ambiguïté du terme. Avec ce mot, amour, de quoi parlons-nous exactement ? Dans notre belle langue française, pourtant si riche, il est surprenant de constater qu’un même mot sert à décrire un sentiment profond à l’égard de notre conjoint, nos enfants, nos amis, notre patrie, Dieu, mais aussi notre inclination pour le soccer, la crème glacé et le cinéma ! De plus, comme le faisait remarquer Arnaud Desjardins (1)[1]Auteur et guide spirituel. lors d’une causerie, étonnantes aussi certaines perversions du terme, tel le suffixe « phile », qui signifie aimer, associé à certain mot comme « pédo » qui veut dire enfant. Chacun de nous sait que le client ayant été victime du pédophile s’est senti davantage utilisé qu’aimé ! Voilà donc un mot qui porte son lot de confusion, d’ambiguïté, un mot aux connotations multiples, un mot grave et banal à la fois, tant servi à toutes les sauces qu’il en devient presque vide de sens.

 

3Par ailleurs, il y a aussi le risque de verser dans une sorte d’angélisme qui laisserait naïvement sous-entendre que l’amour guérit tout, ou encore que nous, thérapeutes, sommes des êtres intrinsèquement bons et aimants, n’éprouvant que de nobles sentiments à l’égard de nos clients, évacuant du même coup nos contre-transferts négatifs et les manifestations de nos propres traits pathologiques.

 

4Enfin, il y a cet autre danger à associer les termes amour et psychothérapie : le voyant rouge de la séduction et de l’abus sexuel est sensible, nous enjoignant à une prudence extrême, voire paralysante. Nos ordres professionnels émettent d’ailleurs des directives strictes en ce qui concerne l’intimité du lien entre thérapeutes et clients. Ces directives sont justes et nécessaires et nous ne saurions remettre en question leur bien-fondé, ainsi que notre pleine adhésion au principe qu’elles défendent.

 

5Cependant, pour justes qu’elles soient, ces considérations éthiques ne devraient pas nous empêcher de nous interroger sur la nature de ce lien et d’en ressentir toute la complexité et la richesse. Bien sûr ce questionnement peut être ardu. Il appelle à une intégrité affective qui exclut le retranchement derrière la déontologie, la théorie ou la technique et nous demande d’être présent à nous-mêmes et à l’autre, dans toute notre humanité et dans ce que celle-ci comporte de grandeurs et de failles. Refuser de considérer l’amour comme un concept à interroger et le définir dans le cadre de notre pratique signifie peut-être se mettre à l’abri, en zone de sécurité plus ou moins étanche, mais c’est peut-être aussi se couper de la partie la plus réparatrice de la relation psychothérapeutique, c’est-à-dire de notre capacité à aimer le client.

 

LA PSYCHOPATHOLOGIE ET LES MANQUEMENTS À L’AMOUR
6Pour ma part, ce questionnement s’est articulé autour de la conviction, acquise au fil des ans, que la blessure originelle à laquelle nous sommes confrontés dans notre lien à nos clients est relative aux manquements à l’amour. Le terme « manquement à l’amour » est compris ici dans une perspective développementale, comme étant les attitudes, les gestes et les ambiances qui induisent une souffrance morale, conduisant éventuellement à l’élaboration d’une psychopathologie plus ou moins sévère.

 

7Nous savons, sans qu’il soit nécessaire de le nommer dans nos analyses cliniques, que la souffrance psychologique, lorsqu’on en touche l’origine relationnelle dans un champ développemental donné, renvoie d’une manière ou d’une autre au sentiment d’avoir été incorrectement ou insuffisamment aimé. Nous savons aussi que l’être humain a besoin, dans une mesure certaine, de l’amour et de son corollaire, soit les bons soins de ses parents, pour se développer et que l’absence ou l’insuffisance d’amour a des conséquences majeures sur le développement de l’enfant. Les ouvrages de psychologie moderne renvoient à cette réalité, alors qu’ils tentent d’expliquer le développement humain et la psychopathologie. Ainsi, Boris Cyrulnik démontre comment la tendresse, ressentie par la mère au moment du premier « faux sourire » du nourrisson a sur celui-ci un effet développemental majeur et qu’en l’absence de cette émotion le développement se trouve entravé. Parlant des mères dépressives, incapables de répondre à ce premier sourire, Cyrulnik soutient : « (… ) par leur absence de réaction au sourire, elles créent autour du bébé ce que j’appelle « un monde sensoriel froid », ni mimique faciale, ni odeur, ni contact. L’ontogenèse du sommeil se fait alors plus difficilement, et la croissance de l’enfant s’en trouvera retardée (2)[2]Boris Cyrulnik, « La naissance du sens », Hachette…. »

 

8De même, Winnicott considère que l’échec de la mère à prodiguer à son nourrisson des soins dévoués et constants, ainsi que l’échec à se retirer progressivement et de manière adaptée de la matrice couple-nourrisson, sont les principales défaillances maternelles et ont un impact considérable sur le développement psychologique de l’enfant. Il établi un lien très clair entre les défaillances de la mère et la psychopathologie en disant : « Toutes les carences (qui pourraient engendrer une angoisse inimaginable) produisent chez le nourrisson une réaction qui entaille son continuum de vie. Si de telles réactions brisent constamment ce continuum, elles instaurent une structure de fragmentation de l’expérience et le nourrisson (… ) aura une évolution qui, presque dès le début, sera orientée vers la psychopathologie  (3)[3]D.W. Winnicott, « Processus de maturation chez l’enfant »,… ».

 

9Alice Miller a aussi beaucoup décrit la souffrance de l’enfant en lien avec les attitudes et les soins inadéquats des parents. Son œuvre parle du manque d’amour et de ses conséquences sur la vie adulte. Elle dit : « Son vrai Soi ne peut se développer et se différencier car il ne peut être vécu. Rien de surprenant à ce que ces patients se plaignent d’un sentiment de vide. (… ) Ce vide est réel. Il s’est effectivement produit un tarissement, un appauvrissement partiel de leurs possibilités. L’enfant a été blessé dans son intégrité, et cela l’a amputé de sa spontanéité, de son élan vital (4)[4]Alice Miller, « L’avenir du drame de l’enfant doué », PUF,…. »

 

10Otto Kernberg n’hésite pas, quant à lui, à nommer la froideur et l’agressivité de la figure parentale comme fondement de la pathologie narcissique : « (… ) la prédominance de figures maternelles toujours froides, narcissiques, et en même temps hyperprotectrices, semble être le principal facteur étiologique dans la psychogénèse de cette pathologie. (… ) Les défenses narcissiques protègent le patient non seulement contre l’intensité de sa rage narcissique mais aussi contre de profondes convictions d’indignité, contre une image effrayante d’un monde dépourvu d’amour et de nourriture et contre un concept de soi ressemblant à un loup affamé prêt à tuer et manger pour survivre  (5)[5]Otto Kernberg, « La personnalité narcissique », Dunod,… ».

 

11En définitive, ces différents auteurs évoquent ce que nous pouvons considérer comme étant des manquements à l’amour. Ceci renvoie autant aux événements qu’aux ambiances et à l’idée d’intensité et de durée. Plus les manquements seront nombreux, échelonnés dans le temps et sévères quant à leur nature, plus le risque de voir s’installer une pathologie sera grand et inversement. Thomas Moore, psychothérapeute américain, parle de la privation de l’amour en ces termes : « Le retrait ou l’absence d’amour s’enfonce profondément dans notre cœur ou dans notre vie. C’est une maladie terriblement douloureuse. Un individu peut se sentir indigne d’amour, dépourvu d’amis, solitaire, sans désir ou impuissant. L’amour donne à la vie tant de vitalité, de sens, de raison d’être, que lorsqu’il s’évanouit – même temporairement – l’existence peut nous paraître insupportablement vide et nous sommes parfois tentés de prendre des mesures extrêmes pour combler ce vide (6)[6]Thomas Moore, « Les âmes sœurs », Le Jour Éditeurs,… ». Ces mesures extrêmes, ce sont les manifestations de la pathologie avec lesquelles se débattent nos clients : comportement suicidaire, dépendances diverses, difficultés amoureuses, relations instables et conflictuelles, etc.

 

12Pour reprendre la métaphore de Pierre-Yves Boily, travailleur social et auteur de l’ouvrage Psy, thérapeutes et autres sorciers (7)[7]Pierre-Yves Boily, « Psy, thérapeutes et autres sorciers »,…, je dirais que tout bon sorcier sait que, dans la préparation d’un filtre de guérison, en plus des herbes médicinales, des écailles de serpents et des plumes de corbeau, il y a un peu de l’âme du sorcier. Comment manifestons-nous ce « supplément d’âme » dans notre lien à nos clients ? Serait-il trop simpliste de prétendre que si le manque d’amour blesse, le supplément d’amour répare ? De la même façon que si c’est en relation que nous sommes blessés, c’est aussi en relation que nous pouvons espérer guérir. Comme le dit Gilles Delisle : « (… ) la relation est la thérapie (8)[8]Gilles Delisle, « Vers une psychothérapie du lien », Les… ». Voilà pourquoi j’estime qu’en relation psycho-thérapeutique, les manquements à l’amour tiennent lieu de blessure originelle, et que l’amour éprouvé par le thérapeute pour son client, bien qu’impuissant à lui seul à réparer, est un ingrédient essentiel de la relation. J’ajouterais même qu’il en est le cœur car, en dépit des habiletés techniques et de l’ampleur du bagage théorique que possède le thérapeute, si le client, au terme de sa thérapie, n’a pas l’assurance d’avoir été vu et aimé pour ce qu’il est véritablement, il ne pourra accéder aux réels ajustements créateurs, qui témoignent de la réparation.

 

LA NATURE DE L’AMOUR ÉPROUVÉ PAR LE THÉRAPEUTE
13La relation psychothérapeutique vise à devenir un lieu d’intimité où le client sera amené à découvrir les aspects les plus secrets de lui-même et à les partager avec son thérapeute. Plusieurs éléments sont requis à l’instauration d’un climat favorisant cette intimité mais, dès les premiers instants de la démarche, le client doit pouvoir compter sur la disposition bienveillante de son thérapeute. Dans les premiers temps de la relation, il serait inauthentique pour ce dernier de prétendre qu’il aime son client. Nous concevons généralement l’amour comme découlant d’un lien qui s’élabore dans le temps. Pourtant, cette disposition bienveillante découle elle aussi d’une forme d’amour.

 

14Dans un de ses ouvrages, Christian Bobin évoque poétiquement l’idée d’« un désir originel d’être consolé. Désir antérieur à toute perte, à tout deuil (9)[9]Christian Bobin, « Souveraineté du vide », Éditions… ». De la même façon, pourrions-nous imaginer une forme d’amour antérieure à toute relation qui serait inscrite en nous phylogénétiquement ?Jaak Panksepp, un chercheur qui s’intéresse aux mécanismes cérébraux du comportement émotionnel chez les mammifères, a élaboré une théorie de l’organisation neurologique de l’expérience émotionnelle. Nous aurions tous des systèmes de commande émotionnelle de base, chaque système ayant une localisation anatomique précise et des marqueurs chimiques spécifiques. Dans son ouvrage « Les pathologies de la personnalité », Delisle évoque les travaux de Panksepp : « … Panksepp recense 4 systèmes d’activation émotionnelle : recherche de plaisir-jouissance, colère-rage, peurangoisse, panique-détresse. (… ) À l’aube de l’humanité, ils (les systèmes) étaient déjà nécessaire à la survie de l’individu et de l’espèce (10)[10]Gilles Delisle, « Les pathologies de la personnalité », Les… ». En extrapolant, nous pourrions dire que, dans les premiers temps de la relation psychothérapeutique, si nous étions émotionnellement activés par un des systèmes de Panksepp, ce serait (espérons-le !), le système plaisirjouissance et cela se traduirait sans doute par cette disposition bienveillante à l’égard de notre client. Car il y a effectivement un grand plaisir à plonger dans cet état d’ouverture à l’autre, une excitation intellectuelle et émotionnelle à découvrir la singularité de cet autre.

 

15Ceci rappelle la notion de libido, au sens jungien du terme, c’est-à-dire « (… ) “une énergie psychique”(… ) présente dans tout ce qui est “tendance vers” (11)[11]J. Laplanche et J.B. Pontalis, « Vocabulaire de la… ». Cette disposition à tendre vers l’autre évoque aussi le sentiment de la future mère qui ne connaît pas encore cet enfant à naître mais qui pourtant l’aime déjà, ce que Winnicott attribue à une disposition biologique au dévouement, inscrite en elle dès le dernier trimestre de la grossesse. Métaphoriquement, nous pourrions dire que, lors des tout premiers entretiens psychothérapeutiques, nous sommes « enceints » de cette relation future. Nous la portons, voulons la voir vivre et grandir. Il y a dans la relation naissante une promesse, un espoir.

 

16Ainsi s’ébauche la relation psychothérapeutique. À l’intérieur d’un cadre pré-établi, deux personnes espèrent, le client, que sa souffrance s’atténuera, et le thérapeute, que sa « science » soulagera cette souffrance. Pour un humaniste, l’espoir renvoie à la foi en l’être humain, en ses capacités d’actualisation. Nous ne ferions pas ce métier s’il n’y avait, profondément enraciné en nous, cet espoir que l’être humain est plus grand que lui-même, qu’il y a quelque chose du phénix en chacun de nous, que le crapaud peut devenir un prince et qu’une cendrillon est appelée à devenir princesse. Dans la majorité des contes de fées, c’est le baiser de l’un qui transformera l’autre. Si nous avons nous-même expérimenté ce « baiser de l’autre » par le biais d’une thérapie menée à terme, notre foi en l’humain s’en trouve confortée. Ainsi, le présupposé à la base de la relation psychothérapeutique est que nous croyons qu’il est possible pour cette personne, comme il le fut pour nous-même, d’avoir accès au meilleur d’elle-même et nous voulons être cet « autre » qui l’aidera à parcourir ce chemin.

 

17C’est cette foi en l’être humain qui stimule notre désir de soulager la souffrance. Ce désir s’inscrit en filigrane dans notre expérience de thérapeute. Nous ne jugeons pas utile de le définir et en venons presque à oublier sa présence. Au mieux, nous y penserons pour nous en inquiéter s’il est trop intense, craignant d’y découvrir un contre-transfert mal géré. Pourtant, dans les situations où nous sommes émus par la souffrance de notre client, notre désir de soulager cette souffrance devient un indice fiable, qui témoigne de l’affection que nous lui portons. Bien sûr, ceci ne fait pas de nous « des apôtres de l’amour infini » et n’exclut pas qu’à certain moment, nous puissions nous sentir agacés ou ennuyés par ce client. Mais ceci n’entache pas notre amour de fond et notre volonté de favoriser la réparation.

 

18Mais, pourquoi ? D’où nous vient le désir de soulager la souffrance ? De devenir, selon le mot de James Hillman, « l’infirmier de l’âme (12)[12]James Hillman, « La beauté de Psyché », Le Jour Éditeur,… ». Serait-ce parce qu’avant de devenir « l’infirmier », nous avons aussi connu la douleur d’être couché sur le brancard ? Alice Miller évoque les blessures de l’enfance qui nous poussent à embrasser le métier de psychothérapeute et croit que, en tant qu’enfant narcissiquement utilisé et blessé, nous avons développé des qualités particulières sans lesquelles nous ne pourrions comprendre nos clients : « La sensibilité du psychothérapeute, sa capacité d’intuition, ses “antennes” particulièrement développées indiquent qu’enfant il a été utilisé – sinon abusivement exploité – par des êtres en état de besoin (… ). C’est pourquoi je pense que c’est précisément notre sort qui a pu nous rendre aptes au métier de psychothérapeute, mais encore à la condition que notre propre thérapie nous ait permis de vivre avec la vérité de notre passé et de renoncer aux illusions les plus grossières (13)[13]Alice Miller, « L’avenir du drame de l’enfant doué », PUF,… ».

 

19Voilà donc une explication : nous sommes portés à vouloir soulager la souffrance de l’autre parce que nous avons été nous-mêmes des enfants blessés. Nous comprenons cette douleur, nous pouvons, par un processus de saine identification (qui implique bien sûr que nous conservions un espace de distanciation), retrouver chez nos clients la trace de nos propres blessures et ainsi devenir empathiques. Cette empathie permet que l’on s’éprouve soi-même comme étant un « bon objet », le bon parent dont le client a été privé. Et ceci contribue à la réparation, tant du client que du thérapeute.

 

20À ce chapitre, la pensée de Melanie Klein est éclairante. Elle dit : « … agir à l’égard des autres en tant que bons parents peut être également une manière de se débarrasser des frustrations et des souffrances du passé. (… ) du fait que nous jouons à la fois le rôle des parents aimants et celui des enfants aimants. En même temps, dans notre fantasme, nous transformons en bien le mal que nous avons fait en fantasme et pour lequel inconsciemment nous nous sentons encore coupables. D’après moi, cette façon de réparer est un élément fondamental dans l’amour et dans toutes les relations humaines.  (14)[14]Melanie Klein, Joan Riviere, « L’amour et la haine »,… ». Nous introduisons ici un nouvel élément, la culpabilité. Klein élabore sa pensée à partir d’un modèle pulsionnel qui s’accorde mal au modèle relationnel qui sous-tend la présente réflexion. En effet, pour elle, la réparation consiste davantage à réparer le mal infligé fantasmatiquement à nos objets internes par une pulsion destructrice, que d’être réparé pour le mal subi entre les mains des personnes réelles de l’environnement.

 

21Nous serions sans doute plus à l’aise avec la pensée de Winnicott qui, pour décrire sensiblement le même processus, parle plutôt de sollicitude. Voici ce qu’il en dit, parlant de la mère capable de recevoir toutes les pulsions instinctuelles de son enfant : « De cette façon, l’angoisse relative aux pulsions instinctuelles et les fantasmes de ses pulsions, deviennent supportables pour le petit enfant qui peut alors vivre la culpabilité ou qui peut la garder en suspens dans l’attente d’une occasion de réparation. À cette culpabilité qui est ainsi contenue, mais non ressentie comme telle, nous donnons le nom de “sollicitude” (15)[15]D.W. Winnicott, « Processus de maturation chez l’enfant »,… ». Ainsi, en appliquant ces concepts à notre propos, nous pourrions dire que notre désir de soulager la souffrance existe parce que nous avons acquis cette capacité de sollicitude, sans doute rendue à maturité par les bons soins de nos thérapeutes, qui ont su représenter pour nous « la mère » capable de recevoir, non pas la totalité de nos pulsions instinctuelles, mais à tout le moins, la majorité de nos reproductions. Retenons donc l’idée d’une autoréparation, devenue nécessaire en raison des manquements à l’amour qui ont jalonné l’enfance du thérapeute, et se réalisant à travers l’amour qu’il peut désormais offrir à l’autre, sous forme notamment d’empathie et de sollicitude.

 

22Ainsi outillés pour la relation psychothérapeutique, nous expérimentons un mouvement du cœur qui nous rend sensibles à certaines opérations et qui rappelle les gestes et les attitudes du parent aimant face à son enfant : nous sommes d’abord attentifs à instaurer un cadre supportant, capable de tenir ou de contenir les affects du client; nous prenons soin de ne pas le blesser davantage, nous « manipulons » avec délicatesse; nous tentons de saisir sa souffrance de manière empathique; nous posons sur lui un regard empreint de bienveillance; nous lui assurons une présence mature et stable lors de ses reproductions; nous savons nous montrer fermes et sans complaisance si la situation l’exige; nous mettons à sa disposition notre intelligence, nos connaissances, notre sensibilité, notre ouverture d’esprit et de cœur, afin de créer avec lui le sens de son expérience; nous lui donnons accès, le moment venu, aux personnes réelles que nous sommes.

 

23Nous savons que la relation psychothérapeutique a pour objet de permettre la relance du développement jusqu’alors entravé. Kohut dit : « (… ) la progression du processus thérapeutique en direction de la guérison par l’analyse répète essentiellement (sinon dans tous les détails) les stades d’une maturation infantile normale, stades restés incomplets lors des premières années de la vie, mais que le processus analytique peut amener à un achèvement tardif (16)[16]Heinz Kohut, « Analyse et guérison », PUF, Paris, 1991, p.… ». Les similitudes entre la relation parentale optimale et la relation psychothérapeutique sont évidentes. Nous nous employons à devenir pour nos clients les bons parents dont ils estiment avoir été privés à un moment ou à un autre de leur développement. Nous parlons d’un amour dont nous dirions qu’il est au service de l’autre. Non pas Eros, mais Agapè (comme le faisait remarquer Delisle, lors d’un sémi-naire qui se tenait à Montréal en octobre 2004).

 

24Voilà pourquoi, à l’instar de Melanie Klein, nous pouvons dire qu’agir à l’égard d’un autre en tant que bon parent est une façon de réparer et que « (… ) cette façon de réparer est un élément fondamental dans l’amour et dans toutes les relations humaines ».

 

25En résumé, nous constatons qu’il y a six éléments impliqués dans la nature de l’amour éprouvé par le thérapeute à l’égard de son client :

La disposition innée à tendre vers l’autre qui se traduit par notre disposition bienveillante à l’égard du client, dans les tout premiers temps de la relation.
Les manquements à l’amour qui ont jalonné l’histoire du thérapeute et qui le rendent apte à comprendre le client, à faire preuve d’empathie et de sollicitude.
Le processus thérapeutique auquel le thérapeute s’est soumis afin de métaboliser ses principales blessures.
La foi du thérapeute dans la capacité de l’être humain à actualiser son potentiel et qui lui permet de croire au processus de réparation.
Le désir de soulager la souffrance, stimulé par cette foi en l’être l’humain.
Un mouvement du cœur induit par ce désir de soulager la souffrance et qui porte le thérapeute à accomplir certaines opérations qui évoquent l’amour du parent pour son enfant.
 

26Nous pouvons maintenant réunir ces six éléments dans le postulat suivant :
L’amour que le thérapeute éprouve pour son client trouve son assise dans une disposition innée à tendre vers l’autre. Cet amour est mu par la foi dans les capacités d’actualisation du potentiel humain et se manifeste à travers le désir de soulager la souffrance. Ce désir induit chez le thérapeute un mouvement du cœur qui l’amène à expérimenter une forme d’amour de nature parental. Ceci, à la condition qu’il ait métabolisé ses principales blessures en lien avec les manquements à l’amour, par le biais d’une psychothérapie menée à terme et d’un travail continu sur lui-même.

 

CONCLUSION
27J’ai entrepris cette réflexion à partir d’une intuition : l’amour est indispensable à la relation psychothérapeutique. Au terme de l’exercice, j’élève cette intuition au rang de certitude, en mesurant ce que l’assertion mobilise en moi : aimer mon client, c’est tendre vers un idéal jamais tout à fait accessible. Cela est exigeant, mais aussi, jamais totalement désintéressé. Cela évoque autant le désir de poursuivre la restauration de soi-même que de soulager la souffrance de l’autre. Déclarer la place qu’on accorde à l’amour en relation psychothérapeutique n’est pas neutre. Il est possible que cela évoque nos pathologies résiduelles, ou à l’inverse, nos victoires sur celles-ci. Quoi qu’il en soit, ce positionnement livre quelque chose de nous. Cela est également vrai, me semble-t-il, pour ceux d’entre nous qui seraient allergiques à l’idée même de considérer la notion de l’amour dans leur pratique. En bout de ligne, ce dévoilement peut susciter un certain inconfort.

 

28Souvenons-nous cependant que la relation psychothérapeutique, telle que nous l’entendons, notamment en Psychothérapie du Lien et telle que présentée par Delisle, n’est pas une mince affaire ! Elle est jalonnée de termes comme Conscience, Soi témoin, Intégrité, Authenticité, etc. Comment, dans le respect de ces notions, faire l’économie de s’interroger sur notre rapport à l’autre « par la grande porte », c’est-à-dire en lien avec l’amour ? Pour ma part, cet exercice m’apparaît utile car, en plus d’être un outil de connaissance de soi, il rend l’entreprise psychothérapeutique plus intime, vibrante et incarnée. Il ne s’agit plus de dire j’aime mon métier mais plutôt j’aime dans mon métier, comme j’aime ailleurs dans ma vie, honorant ainsi la valeur de l’amour en continuité de ce que l’on est. Laissons le mot de la fin à Rainer Maria Rilke : « L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde (… ). C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large (17)[17]Rainer Maria Rilke, « Lettre à un jeune poète », Paris,…. »


Notes
[1]Auteur et guide spirituel.
[2]Boris Cyrulnik, « La naissance du sens », Hachette Littératures, 1995, p. 86.
[3]D.W. Winnicott, « Processus de maturation chez l’enfant », Éditions Payot, Paris, 1970, p. 15.
[4]Alice Miller, « L’avenir du drame de l’enfant doué », PUF, Paris, 1996, p. 12.
[5]Otto Kernberg, « La personnalité narcissique », Dunod, Paris, 1997, p. 80 - 81.
[6]Thomas Moore, « Les âmes sœurs », Le Jour Éditeurs, Montréal, 1995, p. 212.
[7]Pierre-Yves Boily, « Psy, thérapeutes et autres sorciers », VLB Éditeurs, Montréal, 1998.
[8]Gilles Delisle, « Vers une psychothérapie du lien », Les Éditions du Reflet, Ottawa, 2001, p. 105.
[9]Christian Bobin, « Souveraineté du vide », Éditions Gallimard, Paris, 1995, p. 16.
[10]Gilles Delisle, « Les pathologies de la personnalité », Les éditions du Reflet, Ottawa, 2004, p. 15,16.
[11]J. Laplanche et J.B. Pontalis, « Vocabulaire de la psychanalyse », Les Presses Universitaires de France, Paris, 1994, p. 224.
[12]James Hillman, « La beauté de Psyché », Le Jour Éditeur, Montréal, 1993, p. 310.
[13]Alice Miller, « L’avenir du drame de l’enfant doué », PUF, Paris, 1996, p. 20,21.
[14]Melanie Klein, Joan Riviere, « L’amour et la haine », Éditions Payot et Rivages, Paris, 2001, p. 99,100
[15]D.W. Winnicott, « Processus de maturation chez l’enfant », Éditions Payot, Paris, 1970, p. 42.
[16]Heinz Kohut, « Analyse et guérison », PUF, Paris, 1991, p. 308,309
[17]Rainer Maria Rilke, « Lettre à un jeune poète », Paris, Grasset, 2002.
 


Gérard WERY ©, 25/01/2019 05:54:48

Article un peu long, mais en lien avec notre prochaine Université d'été... A réfléchir?
 



>> Références de cet article :

Sylvie Dunn
Dans Gestalt 2005/1 (no 28), pages 23 à 35

Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2006

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