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Amour dans l’anthropocène

17/05/2014

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Amour dans l’anthropocène

Je viens de faire un aller-retour de plusieurs centaines de kilomètres, seulement pour sentir la chaleur de Philomène. Elle est intelligente, un peu secrète et extrêmement belle. Son enthousiasme est communicatif et il est impossible de ne pas sourire en la regardant. Sa simple présence me remplit d’une joie intense, un plaisir organique exacerbé. Elle m’aime. Elle sait quand j’entre dans une pièce, sans avoir besoin de me regarder. Elle cherche à se coller à ma peau, avec délicatesse, sans s’imposer. Ses yeux se ferment de plaisir quand je la caresse. Les trois petites rides qui se dessinent alors sur son front m’émeuvent. Il me semble inconcevable de devoir m’absenter encore et dormir sans la sentir près de moi.

Philomène est velue, sur sa gueule blanche deux taches noires encerclent ses yeux et recouvrent les oreilles dressées. Dans la taxonomie biologique inventée par Carl Linné en 1758 et utilisée encore aujourd’hui, elle appartient à l’espèce Canis lupus familiaris, tandis que je relève de l’Homo sapiens. S’il me fallait écrire une autobiographie désanthropocentrée, je devrais non seulement dire que je suis tombé profondément amoureux de Canis lupus à quatre reprises, mais aussi que - exception faite de quelques remarquables exceptions Homo sapiens sapiens - les Canis lupus sont les grands amours de ma vie. Philomène n’est pas ma projection, ni mon jouet, ni un antidote à la solitude, ni le substitut de l’enfant que je n’ai pas. Je l’affirme, je connais l’amour canin.

Enfant, j’ai été un corps des champs, frère des animaux, leur égal. Alors que dans la maison, au collège, à l’église… là où les animaux ne pouvaient entrer, je me sentais seul. Voilà ce que je ressens, c’est là. Comme un autre coming out, définitif cette fois. Terraphile. Je suis amoureux de cette planète. Je suis troublé par l’épaisseur de l’herbe, rien ne me touche plus que le mouvement délicat d’une chenille qui grimpe contre l’écorce d’un arbre. Parfois, quand personne ne peut me voir, je me penche pour embrasser un ver de terre, et je sens que peut-être mon souffle accélère le rythme de ses échanges gazeux.

Les historiens de la Terre disent que désormais nous avons abandonné l’holocène, pour entrer dans l’anthropocène : au minimum depuis la révolution industrielle, notre espèce, l’Homo sapiens, est devenue la principale force de modification de l’écosystème terrestre. L’anthropocène ne se définit pas uniquement par notre protagonisme mais surtout par l’extension à la totalité de la planète des technologies nécropolitiques que notre espèce a inventé : les pratiques capitalistes et coloniales, la culture du charbon et du pétrole, la transformation des écosystèmes en ressources exploitables qui a provoqué une vague d’extinctions animales et végétales, et le réchauffement planétaire. Comment sommes-nous arrivés là ? Pour que notre relation avec la planète Terre se transforme en rapport de souveraineté, de domination et de mort, il fut impératif d’initier un processus de rupture, d’externalisation, de désaffection. Erotiser notre relation au pouvoir et dés-érotiser notre relation à la planète. Nous convaincre que nous étions dehors, que nous étions autres.

Philomène et moi sommes des enfants de l’anthropocène. Notre relation demeure marquée par des liens de domination : légalement, j’ai le droit de la soumettre, de l’enfermer, de la faire se reproduire, de disposer de ses petits, de l’abandonner, de la vendre. Pourtant, nous nous aimons. Car, comme nous le dit Donna Haraway, le Lupus canis et l’Homo sapiens se sont construits, mutuellement, tout au long de ces dernières 9 000 années, comme des «espèces compagnes». Le chien est l’animal qui franchit le seuil de la maison de l’homme non pour être mangé, mais pour manger avec nous. Il fut un temps où nous étions les proies du loup et nous l’avons transformé, nous nous sommes transformés, avec le prédateur, en proies-compagnons. Nous sommes devenus humains au fur et à mesure qu’ils sont devenus chiens. Comment cela a-t-il pu se produire ? Il s’agit sans doute d’un des processus politiques le plus extraordinaire et le plus singulier qu’il nous soit donné à comprendre. Philomène et moi, nous nous aimons dans la brèche nécropolitique. L’amour canin, dit Haraway, «est une aberration historique et un héritage nature culture». Peut-être s’agit-il de l’unique preuve de ce qu’un projet démocratique planétaire est possible. Que le féminisme, que la décolonisation, que la réconciliation à laquelle Mandela rêvait… sont possibles.

Beatriz Preciado est philosophe, directrice du Programme d’études indépendantes du musée d’Art contemporain de Barcelone (Macba).

 

Commentaire du veilleur, Béatrice Gautier :  J’aime la douceur de cet article paru dans Libération du 11 avril 2014 et l’évocation de ce compagnonnage avec ces bêtes qui nous rendent plus humains.  

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