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Éloge de l'hérésie

09/12/2016

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Evocation du psychiatre écrivain Jean Delay et de l’hypnothérapeute François Roustang, qui défendirent une liberté de penser dont le monde «psy» manque cruellement aujourd’hui.

http://www.liberation.fr/debats/2016/12/08/eloge-de-l-heresie_1533937

 

Portrait de l'ecrivain, philosophe et hypnotherapeute Francois Roustang, en 2003.

Je voudrais parler de deux grandes figures disparues, l’une très récemment, il s’agit du grand psychanalyste et maître de l’hypnose en France, François Roustang, et l’autre figure qu’une publication récente a remis à l’honneur : le professeur Jean Delay. A première vue, tout les oppose, mais, en réalité, tous deux défendirent une liberté de penser et d’agir dont il serait utile, en ces temps d’indigence psychiatrique, de se souvenir et qu’il serait urgent de réactualiser.

Jean Delay fut psychiatre, écrivain, mais aussi voyageur, observateur inlassable de son temps et un amoureux du Pays basque et de l’Espagne. Il a appartenu doublement à l’Académie française et à l’Académie de médecine. Il a, entre autres, découvert les neuroleptiques avec son équipe de l’hôpital Sainte-Anne, et a jeté les bases de deux genres : la psychobiographie avec la Jeunesse d’André Gide, et la sociobiologie avec son livre Avant mémoire. Sur son épée d’académicien figure, entre autres symboles, le dieu Janus bifrons qui a le don de voir le passé comme l’avenir. Les éditions Des Cendres ont eu la belle idée de republier ses chroniques Un médecin devant son temps ainsi qu’un livre d’hommage Jean Delay, psychiatre et écrivain (1907-1987). Il apparaît à la lecture absolument réjouissante des premières chroniques, que là où l’on s’attend à une docte élaboration sur les avantages et inconvénients des neuroleptiques, on trouve un esprit libre qui parle du LSD et autres substances en faisant l’éloge de l’exploration mentale qu’ils permettent (on est à l’époque de Michaux, de Jünger et peu avant Castaneda). Sa clairvoyance s’affirme dans ce qu’il redoute : l’usage simplement normateur qui pourrait être fait des psychotropes pour réduire au silence les patients ou leur faire avouer leurs délits. L’époque lui a donné raison, hélas. Les neuroleptiques sont utilisés en camisoles chimiques, réduisant au silence les asiles. On en gave une population déjà surmédicamentée pour lui faire passer dans le sommeil une envie de vivre, une difficulté d’être à laquelle la société ne peut plus répondre. Il y a aussi de belles pages sur l’esprit du temps, parfois d’une ironie féroce. Il est flagrant qu’est révolue la solidarité possible entre poètes, médecins, explorateurs, peintres dont témoignent ces textes : la spécialisation est le fait des sociétés frileuses.

A croire qu’il n’y a de grands psychanalystes qu’hérétiques. En cela, ils suivent l’exemple du fondateur de la discipline car Freud a mis au point une pratique et une théorie qui contrevenaient aux usages de l’Autriche, et même à ceux du monde de son temps. François Roustang, qui vient de disparaître, était de ces esprits rares parce qu’à la fois audacieux, libres et discrets, et parce qu’ils inventent le domaine de leur pratique. Certes, il s’est appuyé sur l’ancestrale hypnose mais l’emploi qu’il en a fait, les théories et les livres brillantissimes qu’il en a tirés furent rien moins que les antipodes des catéchismes, des orthodoxies et des clergés qui caractérisent pour l’essentiel le monde «psy» contemporain.

D’ailleurs, Roustang se voyait bien moins comme un psychanalyste que comme un thérapeute. On peut aussi dire qu’il était tout autant, sinon plus, un maître taoïste ou un chamane. Il se méfiait de la position tyrannique que confère le transfert à celui qui le suscite. Il attendait que chacun sache prendre ne serait-ce qu’un peu de recul sur lui-même, ce qui exclu les Narcisse comme les victimes professionnelles.

Roustang avait la passion de la liberté, du «risque» qu’elle représente. Il faisait prendre rendez-vous à chacun avec sa vérité, c’est-à-dire dans un premier temps, avec le lâcher-prise complet et vertigineux qui laisse le sujet perdu, désorienté, prêt enfin à se révéler. Leur corps est à ses yeux un élément plus crucial que le récit des patients en lui-même : tout commence par la façon de se tenir dans la vie. La répétition lui semblait être le piège de toute existence, piège dans lequel tombent aussi la plupart du temps les cures s’éternisant dans leurs propres narrations. La plainte est selon lui le mal principal du sujet occidental, beaucoup plus que ce dont il se plaint en réalité. Décrire comment on souffre prend presque toujours la place de la recherche du moyen de sortir de la souffrance. Il édifiait et ne maternait pas. En cela, il allait à rebours des attentes de la société qui demande à protéger, c’est-à-dire qui exige de surveiller ses membres à travers tous ses agents et toutes les institutions qu’elle a transformés en instances de contrôle ou de neutralisation.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Anne Dufourmantelle et Frédéric Worms.

Note du veilleur Pascal Caro : Qu'en est-il d'une liberté de penser des psys à une époque où le politiquement et socialement correct semble avoir pignon sur rue ? N'est-ce pas aussi notre rôle que celui de jouer les réveilleurs ? Qu'en est-il de la position de "victime plaintive" dans nos cabinets ?

 

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